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Démocratiser les actifs privés en Europe : opportunités, responsabilités et défis structurels

  • il y a 14 heures
  • 4 min de lecture

La démocratisation des actifs privés est devenue l’un des sujets les plus débattus dans la finance européenne. Les plateformes se multiplient, les banques privées accélèrent leurs partenariats, les conseillers en gestion de patrimoine étendent leur rôle et les fonds adaptent leurs structures pour toucher un public plus large.


Mais une question fondamentale reste : sommes-nous prêts collectivement à rendre l’accès aux marchés privés non seulement efficace, mais également durable et vertueux pour les investisseurs particuliers ?


Cette question a été au cœur d’une récente discussion sur Finscale avec Yann Charraire, ancien CEO de Neuflize OBC au sein du groupe ABN AMRO et fondateur de One Wealth Place, devenu plus tard Airfund.



La démocratisation ne se résume pas à « ouvrir l’accès »


En finance, la démocratisation est souvent confondue avec l’accessibilité. Réduire les tickets minimum ou lancer des véhicules semi-liquides ne suffit pas.


La vraie démocratisation implique une transformation complète :


  • Repenser les modèles de distribution

  • Renforcer l’éducation des investisseurs

  • Adapter les cadres réglementaires

  • Revoir les structures de produits et les conditions de liquidité

  • Clarifier les profils de risque


Historiquement, les actifs privés ont été conçus pour des investisseurs institutionnels et professionnels capables de gérer l’illiquidité, l’asymétrie d’information, les verrouillages de capital et les horizons d’investissement longs.


Ouvrir ces actifs à un public plus large nécessite une refonte complète de la chaîne de valeur, du producteur au distributeur jusqu’à l’investisseur final.


La fragmentation réglementaire en Europe : une friction structurelle


En Europe, démocratiser les actifs privés est particulièrement complexe en raison de la fragmentation réglementaire.


Bien que le cadre européen repose sur des textes harmonisés tels que :


  • MiFID II

  • PRIIPs

  • AIFMD

  • Règlement Prospectus


Chaque autorité nationale interprète et supervise ces réglementations de manière différente.


Ainsi, ce qui est autorisé dans un pays peut rencontrer des obstacles de distribution dans un autre. Les standards de documentation, les classifications d’investisseurs, les seuils de transparence et les règles marketing varient concrètement.


Le résultat ? Une friction structurelle qui complique une véritable montée en échelle paneuropéenne de la distribution d’actifs privés.


Beaucoup d’entrepreneurs sous-estiment cette complexité réglementaire, alors qu’elle conditionne directement la faisabilité de la démocratisation.


La profondeur du marché ne garantit pas la qualité de l’allocation


Le marché européen des actifs privés est en pleine expansion :


  • Diversification croissante par géographie et secteurs

  • Développement des fonds evergreen

  • Émergence de structures semi-liquides

  • Standardisation des véhicules feeder


Mais la profondeur du marché ne garantit pas la qualité.


Une distribution massive peut générer des effets indésirables :


  • Pression sur les valorisations

  • Accélération des cycles de levée de fonds

  • Assouplissement des critères de sélection

  • Dilution de la discipline d’investissement


La démocratisation sans discipline risque de se transformer en simple expansion commerciale, au détriment de l’autonomisation des investisseurs.


Les quatre conditions pour une démocratisation durable


Pour qu’elle soit crédible et durable, la démocratisation des actifs privés doit respecter quatre conditions clés :


1. Accessibilité durable


Les tickets et frais doivent correspondre au profil réel de richesse de la cible. La participation doit être significative, pas symbolique.


2. Éducation réelle au risque

Le marketing ne doit pas se limiter au potentiel de rendement. L’investisseur doit comprendre :


  • Les contraintes d’illiquidité

  • Les périodes de blocage du capital (souvent 8 à 12 ans)

  • Les scénarios de perte potentielle

  • Les effets de la J-curve


3. Cohérence produit-investisseur


L’horizon d’investissement, la tolérance à la volatilité et les besoins de liquidité doivent correspondre à la structure du produit.Un verrouillage sur 10 ans n’est pas automatiquement adapté à un portefeuille retail sans planification d’allocation.


4. Infrastructure transparente


Rapports clairs, transparence des frais et responsabilités définies entre producteurs, plateformes et distributeurs sont essentiels.Sans cela, la démocratisation devient une distribution guidée par le marketing.


L’infrastructure comme goulot d’étranglement : le rôle d’Airfund


Un aspect souvent négligé est l’infrastructure opérationnelle.


Airfund répond à des contraintes pratiques telles que :


  • Simplification des processus de souscription

  • Structuration des appels de capital

  • Gestion des flux de reporting

  • Absorption de la complexité réglementaire


L’infrastructure doit simplifier la complexité sans la transférer directement aux investisseurs particuliers.


Yann Charraire souligne également la différence structurelle entre :


  • Les modèles white-label, où la responsabilité réglementaire reste principalement auprès des partenaires institutionnels

  • Les modèles marketplace, où la plateforme assume les obligations du distributeur, y compris diligence raisonnable, adéquation et sélection


Industrialiser les marchés privés implique de transformer un écosystème historiquement basé sur des relations sur-mesure.


Une responsabilité partagée entre producteurs et distributeurs


Démocratiser les actifs privés n’est pas qu’un défi technologique ou réglementaire. C’est avant tout une question de responsabilité partagée.


Du côté des producteurs


Les gestionnaires d’actifs doivent se demander :

  • Le produit est-il cohérent avec le public visé ?

  • Les frais cumulatifs (gestion, performance, distribution, rétrocessions) sont-ils proportionnés à la valeur apportée ?

  • La discipline d’investissement peut-elle être maintenue sous pression de levée de fonds ?

  • Le reporting est-il suffisamment transparent pour les non-institutionnels sans simplifier à l’excès le risque ?


Du côté des distributeurs


Les distributeurs jouent le rôle de :

  • Filtre

  • Traducteur

  • Gardien du risque


Ils doivent garantir que les évaluations de convenance vont au-delà de la conformité formelle et reflètent une compréhension réelle de la capacité et de la tolérance au risque de l’investisseur.


Les cinq questions essentielles avant de démocratiser


Avant de distribuer des actifs privés à un public plus large, producteurs et distributeurs doivent se poser :


  1. Le produit correspond-il réellement au profil de liquidité et à l’horizon temporel de l’audience cible ?

  2. Les frais cumulatifs sont-ils proportionnés et transparents ?

  3. Les risques de perte et d’illiquidité peuvent-ils être expliqués clairement ?

  4. L’augmentation des flux de capitaux compromettra-t-elle la discipline d’investissement ?

  5. L’infrastructure de distribution est-elle suffisamment robuste pour garantir transparence et efficacité opérationnelle à long terme ?


Conclusion : la discipline plutôt que l’expansion


Démocratiser les actifs privés en Europe ne consiste pas à réduire les tickets d’entrée.

Il s’agit de repenser un écosystème conçu pour les institutions afin qu’il puisse servir de manière responsable un public plus large.


Sans discipline, éducation et transparence, la démocratisation risque de se transformer en distribution accélérée sous tension réglementaire.


Avec une infrastructure adaptée, des incitations alignées et une responsabilité partagée, elle pourrait devenir l’une des transformations majeures de la gestion de patrimoine européenne dans la prochaine décennie.

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